Contre analyse du film : « Le Joker »

Contre analyse du film : « Le Joker », brève lecture symptomale de la psychiatrie.

Du tréfond de nos insomnies les plus agoniques, peut-être faut-il repenser le film de Todd Phillips « le Joker ».
Beaucoup d’éloges, quelques critiques (fines ou discutables) firent couler de l’encre, pas toujours avisée.
Peut-être au risque de prendre un parti oblique. J’utilise le peu de forces qu’il reste en moi pour vous écrire, depuis une position d’usager des services de « soin » , car désormais la messe est dite. Les fans de l’insupportable Batman, Héros "à l’imagination lacunaire", héros vide, dissocié, à la fois inexpressif et défenseur des paradis fiscaux, se sont indignés. Outrés, ils trépident, maugréent : Les voici qui commencent fortement à protester ici et là, arguant que le « nouveau » Joker est un cliché, une trahison.

Je prends le parti contraire ! la clameur montante de certaines critiques du film se résume à cet appel : « rendez-nous notre entité démoniaque ! notre bon vieux Joker au cynisme grinçant, celui qui défie la mort et ne cherche qu’à réduire en poussière ce plan d’immanence (Gotham-City) » On croirait entendre ouïr les partisans d’un match-retour (bien viriliste) entre Tyson Fury et Déontay Wilder. De fait, je m’érige en contre, jusque et compris dans les analyses socio-esthétiques de la « forme » filmique (si je puis dire).

Je pourrais gloser sur les jeux d’absence et présence, (calculée ou non par le réalisateur, peu importe), de l’opalescence dans ce film, je pourrais détecter simultanément une significative présence de ténèbres transpercées, par instants, par de rougeoyantes ou pourpres allusions à certains plans isolés et hypestructurés du Titien, de Poussin (j’irai jusque là). Apparitions fulgurantes du rouge ou du bleu renvoyant fugitivement au Greco, ou à la mystique de Zurbaran (le visage affreusement émacié d’Arthur Fleck avant sa transformation en clown aussi sombre qu’un saint d’église). Je pourrais y voir certains « jaunes » évoquant Hopper et fendant une nuit sans issue, une nuit qui n’est que l’errance devant les échoppes, les cafés (valant comme d’inutiles phares pour la subjectivité d’Arthur). Mais là n’est pas mon angle d’analyse.

J’ai moi même vécu l’infernale geôle. Geôle qui se désigne comme « psychiatrie » et lieu de « soin » ! et dans ce topos, cette hétérotopie, j’ai été comme bien d’autres enfermé, assommé, isolé, comme Arthur et tant d’autres « suicidés de la société » (effet de redoublement).

Depuis la tarification à l’acte (2009) qui donne les pleins pouvoirs aux managers dans les hôpitaux publiques, et tendanciellement, glisse insidieusement son mouvement prédateur en psychiatrie. Ce désastre clinique se rapproche, se diffuse sur les terres de la détresse psychique et corporelle. Cela aboutit aux plus grotesques résultats (déshumanisants) : les neuroleptisés sous Loxapac ne sont plus que des avatars d’ Arthur Fleck dont les allers-retours aux urgences et la consommation de xéplion ou d’haldol (pour le plus grand bénéfice des laboratoires) font de tout psychotique ou Borderline, une « créature assujétie » ou pour parler comme Deleuze une « loque d’hôpital » (cf séminaire sur « L’anti-Oedipe », 1980), allant et venant, objet jetable, yo-yo, enrichissant les usines à soins, exit le soin authentique.

J’emprunte ce détour à dessein : Guère de films n’ont récemment fait autant parler d’eux que le Joker (sauf le sublime, prodigieux « Cheval de Turin » de Bella Tarr). Mais pour en rester à une lecture semi-structurelle du « Joker » (et au-delà du caractère sans doute très « monstratif » du personnage), il reste, au-plus intime de ce film une très profonde, lucide, secrète et exemplaire analyse du processus par lequel quelqu’un perd la raison ! non pas par « nature »... mais au terme d’un processus, lui même économico-social (relire « La félure » de Fitzerald et sa fine description de la personnalité « fêlée » du narrateur évoquant que toute existence est « Bien sûr un processus de démolition »).

Oui, un concept surnage dans ce film : celui de processus d’involution (qui n’était pas présent au démarrage, du moins sous cette forme terminale). Ce processus est celui qui mène un individu isolé, fracassé, polytraumatisé (depuis l’enfance) à passer à l’acte ! et à détruire tout son propre écosystème (sa « suppléance » pour parler comme les thuriféraires infatués du Champ lacanien, je préfère dire : ce « qui soutenait sa structure relativement organisée »). Arthur Fleck est vulnérable, sensible, mais il dispose de quelques « défenses psychiques », le travail notamment ! puis il perd son travail et dès lors, il perd « toute ossature » (tout s’effondre) à commencer par sa raison déjà fracturée, son hyper-proximité avec une mère malade, il perd tout, à partir d’un stupide incident (le révolver lui ayant été pratiquement remis « de force » par un collègue pour le moins pervers). À cet instant, la machine infernale se déclenche, Arthur se désocialise, se décompense (qui ne « craquerait pas » ?) Il découvre qui était vraiment sa mère (il n’est plus dissocié, durant un court instant, les images lui reviennent) et Arthur sombre au plus profond du gouffre. Le Joker c’est aussi virtuellement nous même, tous pris en tenaille dans une turbo-psychiatrie, un « futurisme de l’instant » (Virilio), les flux tendus du capitalisme nous ont rendus « fous ». Arthur n’est que l’expression (symptomale) d’un présent lui-même délirant, aux ordre d’un concours de circonstances essentiellement sociales et économiques. Hôpital ou « Open spaces » kif-kif.

Arthur est le symptôme d’un champ social totalement hors-sens, infect de surcroît et quoi qu’on en dise, il reste l’image inversée du champ vide et spectaculaire où De Niro produit ses show télévisés dans un cynisme absolu tandis que les rats (porteurs, on l’imagine, d’une sombre peste) envahissent les rues dans un Gotham crépusculaire.

La suite du film ne se raconte pas. Pour une fois le Joker n’est pas un agaçant vilain remâchant ses plans de conquêtes, bondissant, railleur, tout puissant et aussi inexistant que Dracula incarné par Christopher Lee ! non. Ici le Joker ne dispose d’aucune puissance, c’est un dépressif neuroleptisé en déséquilibre permanent, malade de solitude, fantomatique comme les spectres que nous rencontrons tous chaque jour, « momies migrantes ou folles » en chute libre, glissants inexorablement dans le domaine invisible des incomptés.

Sans doute Arthur est-il (aussi) atteint d’un syndrome neurologique frontal (dû à des années de maltraitances) et c’est la lecture de son propre dossier qui lui arrache des larmes pris d’un rire incontrôlable et discordant. Là se situe un autre point nodal : les rires discordants font affleurer les larmes, mais ces larmes ne désignent aucune jouissance ! elles portent (très finement) une dimension mélancolique. Mon parti pris (ici) est clinique, il est donc contestable, je ne juge qu’en usager de la psychiatrie. Je maintien que le Joker n’est pas (que Todd Phillips le veuille ou non) un Blockbuster au sens usuel du terme (malgré son succès, il va « au-delà »), c’est un état des lieux politique qui échappe à son auteur et c’est tant mieux. (ce Joker cacochyme excède l’intention du créateur comme le Golem de Prague). Q’importe les caricaturales émeutes de la fin du film (quoique...) D’ailleurs, peut-être même Arthur Fleck a-t-il « halluciné » tout ce qui s’est déroulé ! là n’est pas la question. La question c’est que l’état des hôpitaux (psychiatrie, en particulier) est dramatique, l’horreur est le lot des patients (sous curatelle,sous tutelle, la liste est longue). Cette condescendance masque à peine un enfermement qui n’a rien à envier à la taule.

Je pense avant tout aux schizophrènes, fichés, parqués, infantilisés (ou ceux qui le deviennent sans l’être véritablement ! juste par « misère sociale »). Et puis, pour la réelle première fois, il y a la recherche impossible chez Arthur d’un père « fiable et aimant » , un père qui se révèle infâme, tout en étant plébiscité politiquement : un porc, façon Trump, sans d’autre émotion que l’envie mégalomaniaque de devenir Maire de Gotham (Thomas Wayne, le père du Batman, cet alexithymique super-héros propriétaire opératoire d’un château Disney !).

Si je m’attarde presque obsessionnellement sur ce pauvre Arthur Fleck, c’est qu’il « modélise », qu’il exemplifie le processus par lequel toute personne prise dans une ligne de vie immanente désocialisée peut « sentir » sa ligne de vie involuer, tourner en ligne de mort (selon les circonstances : guerre, perte du travail, deuil). La référence à Deleuze devrait créer en nous un effet « d’inquiétante étrangeté », puisque c’est ce dans quoi nous fûmes tous pris pendant quelques temps et ce temps ne s’arrête pas, ne cesse de se répéter : tous débordés, éclatés, par un confinement aux allures sécuritaires, sidérés par l’absence de justice immanente en ce qui touche les salariés comme les déclassés (à des degrés divers).

Il règne sur nous quelque chose de trop fort : une gouvernementalité autoritaire qui ne nous fera jamais cesser la lutte ! (spéciale dédicace au répugnant Macron, qui n’hésita pas à employer une métaphore « guerrière » à l’orée du confinement : mais sait-il combien de patients cela a fait décompenser ? j’en doute). Les Dieux ont soif et Jupiter, plus que tous les autres.
Comment alors ne pas craquer ? Comment, à l’instar d’Arthur ne pas devenir fou de violence et de rage ? il faudrait être un fonctionnaire de la machine économique, aussi « sinistrement opératoire qu’Eichmann » pour continuer d’obéir aux ordres des managers. Plutôt crever. Donc, vivre libre ou mourir constitue un nouveau crédo pour chaque insurgé.

(il y a cette phrase redondante de Pascal : « ce serait être fou par un autre tour de folie que de ne pas succomber à la folie dans une situation elle-même devenue folle »). Comment en groupe n’a-t-on pas su élaborer cela ? (au lieu d’applaudir à l’exploitation).
Mon avis sur ce film est bien sûr purement subjectif, relatif, il en contrariera certains.

Peut-être faut-il avoir été étiqueté « schizophrène chronique » par un service de psychiatrie d’urgence ou avoir avoir brûlé sa « punkitude » durant dix ans sur l’asphalte, pour ressentir avec une telle âpreté, une telle rage, cette œuvre comme un trait pathognomonique, un miroir fidèle de notre propre système de santé.

La lutte pour une déconstruction de la psychiatrie continue ! se poursuit, luttons avec les « Freaks » de Tod Browning ! ils sont là, quelques part, ombres vivantes de nos pulsions...
Vive la sociale. vive l’anarchie, vive la reprise individuelle.
Signé : sylphe en cavale

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